PREFACE
A l'heure où l'Humanité s'élance à la conquête d'un univers dont les limites reculent toujours, à l'heure où les progrès prodigieux de la science semblent ne plus connaître de bornes, l'attention passionnée apportée par une poignée d'hommes au maintien d'une petite cité apparemment anachronique à l'abri de ses remparts aussi intacts qu'inutiles, peut paraître dénuée de toute signification. Pourtant, ces hommes sont mus par une ambition à la mesure de leurs efforts: celle d'assurer à la médina de Sfax le droit à une existence authentique au sein d'un monde en pleine mutation, épris de modernisme, préoccupé d'efficience pratique et immédiate.
La valeur absolue que représentent la beauté intrinsèque des sites urbains traditionnels, leur signification humaine et leur rayonnement spirituel, justifie à elle seule toute option prise en faveur de leur conservation. Il s'y ajoute la puissante motivation de potentialités économiques et culturelles, rejetées, sous-estimées, ignorées ou mal comprises.
Il s'agit, en fait, d'insérer dans la chaîne de l'histoire -de notre histoire nationale -le maillon constitué par l'ensemble des médinas, sachant qu'il n'est pas nécessaire de détruire pour créer et qu'il est parfaitement possible, au prix d'un peu d'imagination et d'une persévérance sans faille, d'inclure dans les plans d'avenir les plus audacieux le respect de l'héritage du passé.
Cette conviction anime ceux qui, en Tunisie, ont entrepris de faire campagne pour sauver les médinas, se joignant en cela à la cohorte sans cesse plus dense des responsables urbanistes ou architectes qui, à travers le monde, consacrent leurs activités à la préservation du patrimoine culturel de l'Humanité, dont les villes anciennes représentent un élément fondamental et irremplaçable.
A cet égard, ces dernières .années ont été déterminantes en Tunisie puisqu'elles ont vu naître plusieurs associations ou bureaux d'études pour la sauvegarde et la mise en valeur des médinas, au moment même où l'UNESCO, préoccupée par la dégradation des centres historiques, inscrivait ce problème à l'ordre du jour d'une de ses assemblées générales.
Pour sensibiliser l'opinion publique à ces questions, amener les citoyens à une prise de conscience plus claire de leur responsabilité personnelle à l'égard du patrimoine historique et traditionnel reçu en héritage et renforcer la conviction des Autorités régionales ou locales, le Ministère des Affaires Culturelles, retenant une suggestion des Monuments Historiques, obtenait que la Tunisie soit choisie comme siège du 2e Colloque de l'ICOMOS sur l'étude de la conservation, de la restauration et de la réanimation des ensembles historiques.
Ce symposium, qui réunissait les plus éminents spécialistes en la matière, fut l'occasion de faire connaître les expériences déjà effectuées dans notre pays et de jeter les prémices de nouvelles tentatives.
C'est alors que les responsables des Monuments Historiques prirent la décision de concentrer leurs efforts en direction de Sfax où il s'avérait que de graves menaces pesaient sur la ville ancienne, malgré l'implantation d'un bureau d'études pour la sauvegarde et la mise en valeur de la médina. Une opération de vaste envergure s'imposait. Comme à Kairouan, comme à Tunis, il devenait urgent de procéder à la" radiographie" tant architecturale que socio-économique de la trame urbaine ancienne, les renseignements ainsi réunis devant permettre de préciser les options à prendre quant aux interventions proprement dites et à l'établissement d'une planification en vue de revaloriser la médina.
L'étude présentée dans " Monumentum " par M. Van der Meerschen se situe dans la ligne de cette campagne activement poursuivie en faveur des ensembles urbains historiques, par les responsables tunisiens concernés. Architecte-urbaniste, formé à l'Université de Louvain et à la Faculté d'Architecture de Rome, spécialement entraîné à travailler en milieu urbain ancien, M. Van der Meerschen a bien voulu accepter de se joindre, durant deux années, à l'équipe installée à Sfax par les Monuments Historiques.
Sa présence dynamique a, sans aucun doute, donné une impulsion nouvelle et dont l'effet continue de se faire sentir, à l'action entreprise par le bureau d'étude dont il se fait aujourd'hui l'interprète en publiant le compte rendu détaillé de l'enquête en profondeur menée sous sa direction efficace.
Le grand mérite du travail de M. Van der Meerschen est qu'il se situe toujours dans une perspective constructive. L'observation, qui se veut aussi précise et objective que possible, n'est jamais gratuite. Le but n'est pas de connaître pour le plaisir de découvrir un monde anachronique, agonisant ou, à tout le moins, condamné à une inéluctable et mortelle sclérose. Moderne urbaniste des cités du passé, M. Van der Meerschen assortit chaque information d'une proposition concrète qui traduit sa foi inébranlable en l'avenir de la médina, par une harmonieuse intégration au sein de l'agglomération sfaxienne, dont elle demeure un des modes d'expression original et irremplaçable, dans la mesure où l'on en respecte scrupuleusement les structures tant internes qu'apparentes.
Pour lui, il s'agit de parvenir à imposer l'idée d'une « coexistence pacifique » entre les unités, actuellement incohérentes, constituées par les secteurs modernes et la médina, celle-ci étant appelée à jouer un rôle de trait d'union et non de repoussoir. Si, dans les cas extrêmes (qu'il se plaît d'ailleurs à souligner), les solutions préconisées par M. Van der Meerschen semblent s'apparenter à l'utopie, cette outrance même n'est-elle pas l'expression d'une certitude quant à la viabilité de la médina, l'affirmation d'une conviction profonde et qui se voudrait partagée: le rétablissement d'un équilibre provisoirement bouleversé entre les fonctions résidentielles, artisanales, commerciales, culturelles et religieuses, est une chose réalisable; il doit permettre à la médina de retrouver son unité interne par la complémentarité même de ses diverses activités ; ayant recouvré tous les aspects de sa personnalité authentique, la médina sera dès lors en mesure d'assumer son rôle spécifique dans la cité contemporaine et, par là, de contribuer à la promotion de l'unité régionale.
Nous rejoignons ici l'ambition commune aux hommes qui prétendent bâtir l'avenir sans pour autant renier le passé. Noble et délicate entreprise qui exige une sensibilité exercée, un jugement pénétrant, une patience inépuisable, une imagination tempérée d'humidité. .. Que M. Van der Meerschen, et tous ceux qui l'ont aidé dans l'accomplissement de la mission dont cette étude constitue un témoignage précieux, trouvent ici l'expression de notre gratitude, partagée, sans aucun doute, par tous ceux qui, sincèrement attachés aux valeurs traditionnelles héritées, savent bien que l'essentiel pour nos médinas maghrébines n'est pas de se borner à survivre, mornes et décrépites, mais d'affirmer, avec l'enthousiasme d'une jeunesse renouvelée, leur volonté de vivre.
Tunis, le 24 juillet 1971
Mohamed FENDRI Directeur des Monuments Historiques et Sites ArchéOlogiques de Tunisie
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