Le mariage reste la fête familiale la plus spécifique. Celle où les traditions héritées de nos grands-mères résistent encore aux changements.
Sfax est l’une des villes tunisiennes qui consacre un intérêt particulier à ses traditions. Les familles sfaxiennes résistent aux nouvelles modes. Aujourd’hui, chaque mariage nous rappelle une partie du passé. Détails.
Sfax. Il est 10h00, je frappe à la porte de Hajja Aichoucha. Une Sfaxienne de 75 ans. C’est sa belle-fille qui m’accueille. J’entre dans le séjour, la pièce favorite de notre hôte. La vieille dame est assise sur un matelas. Elle porte une Djebba. Ses cheveux blancs apparaissent sous son foulard. Hajja Aichoucha regarde un album de photos. Ce sont celles du mariage de son fils aîné. «Ces photos me rappellent les traditions de notre mariage sfaxien. Ces spécificités qu’on essaie aujourd’hui de protéger et de transmettre à nos petits enfants. C’est l’héritage de nos ancêtres».
Hajja Aichoucha est une référence dans son quartier à Sfax. Elle connaît toutes les traditions et coutumes sfaxiennes du mariage. Cette femme a travaillé comme «hannana» pendant une quarantaine d’années. Aujourd’hui, elle a pris sa retraite, mais elle est toujours la bienvenue dans les fêtes de mariage. Sa présence anime les cérémonies puisqu’elle prodigue aux mamans des conseils utiles.
«Le mariage a toujours été une affaire de toute la grande famille. Lorsque l’enfant dépasse la vingtaine, la grand-mère, la maman, les tantes prenaient la responsabilité de trouver la mariée idéale. Le physique ne primait pas toujours. Nous cherchions essentiellement la bonne famille. La mariée doit être bien éduquée, vertueuse et responsable. Ces qualités dépendent de l’éducation reçue de ses parents» , a précisé notre interlocutrice.
Les fêtes de mariage et les cérémonies familiales sont des occasions propices au choix de la futur mariée. Ainsi, les mamans conseillent leurs filles de bien se tenir. Les mamans des futurs mariés surveillent les mouvements et la démarche des jeunes filles. La personnalité de la mariée doit être conforme au modèle culturel qui respecte essentiellement la pudeur, la sagesse, la vertu et la docilité. «Les mamans appelaient leurs filles à rester sages et dociles et à répondre avec respect aux questions des femmes afin d’attirer l’attention des mères qui cherchaient des futures mariées», a ajouté la femme.
Une fois la fille choisie, un parent du prétendant s’adresse à celui de la future mariée pour fixer un rendez-vous pour une première visite à la maison. Cette étape est connue sous le nom de «Taâraf». De son côté, la famille de la jeune fille lance une petite enquête sur le mari. Elle s’emploie à recueillir toutes les informations nécessaires. Un bon mari, " yhanni" est celui qui ne fume pas et ne boit pas. Celui qui n’a pas de mauvaises fréquentations.
Le jour de «Taâraf», un nombre assez limité de la famille du mari visite celle de la mariée. Il s’agit, généralement, des parents, de la grand-mère, des belles-sœurs et parfois des oncles et des tantes. Au cours de cette visite, la maman complimente sa fille et énumère ses qualités et ses vertus. Elle parle amplement de ses capacités à faire la cuisine et à s’occuper de la maison. A la fin de cette rencontre, les parents fixent la date de la «Khotba». Certaines futures belles-mères offrent à cette première occasion officielle un bijou pour exprimer leur satisfaction.
La khotba est le jour où l’on récite la Fétiha. Les hommes des deux familles sont réunis dans une grande pièce de la maison. Les femmes sont dans une autre. Une fois la Fétiha est récitée, les femmes lancent des youyous. Les jeunes filles distribuent du thé, de la citronnade et des gâteaux. Pour les régions voisines de la ville de Sfax, pendant cette cérémonie, la famille du futur mari apporte un mouton, des fruits et toutes les provisions nécessaires pour préparer un repas fastueux pour les invités. De même, au cours de la khotba, le père de la mariée ou son oncle fixe la somme de la dot qui sera verser le jour du «Zdek» (le contrat) en faveur de sa fille.
L’étape suivante concerne les fiançailles ou" mlek". «De manière générale, cette fête se déroule un an avant la conclusion de l’acte de mariage. Elle rassemble les membres des deux familles. Celle de la future mariée organise une petite fête. Au cours de cette cérémonie, la future mariée porte une robe blanche. C’est l’occasion où le mari offre la bague de fiançailles «le solitaire» et un autre bijou selon le choix de la future mariée. A l’avance, la mère de la mariée prépare des pâtisseries qui seront distribuées avec des jus, des citronnades et du thé à l’occasion de cette petite fête», nous renseigne Hajja Aichoucha.
Durant l’année qui sépare la date du mariage, la future mariée prépare son trousseau. Il se compose de vêtements, de produits de beauté, de linge. Le père de la mariée contribue au trousseau. «Autrefois, la maman apprenait à sa fille à tricoter et à broder afin qu’elle puisse préparer son trousseau, toute seule. De nos jours, la majorité des filles ne savent pas faire ses tâches. Pour elles c’est du temps perdu. On peut tout acheter dans les boutiques. Hélas ! les broderies fait maison étaient des chefs- d’œuvre. Les futures mariées dessinaient les premières lettres de leur prénom et celui de leur mari sur les draps et les serviettes», nous confie notre interlocutrice.
En plus de la préparation du trousseau, la maman de la mariée achète de la laine de mouton pour fabriquer les coussins. Une journée rassemblant les femmes de la famille et les voisines est consacrée pour son nettoyage, «ghaslen essouf».
Une semaine pleine
Les jours se précipitent et l’on arrive à la dernière semaine des cérémonies et des festivités du mariage.
La première étape est «hazen farch», c’est-à-dire le transport du trousseau de la mariée vers la maison conjugale. Il s’effectue sous forme de cortège. En arrivant au nouveau domicile, les jeunes filles rangent les vêtements, le linge et la vaisselle dans le mobilier. Une femme est chargée d’encenser la maison pour chasser les mauvais esprits.
La signature du contrat de mariage (katben zdek) se déroule dans la maison des parents de la mariée. Couverte d’un «safsari», la future épouse est assise au fond d’une pièce de la maison, entourée des jeunes filles, loin des regards des hommes. Dans une salle à part, le notaire «El Adoul» rédige le contrat de mariage. Il lit quelques versets du Coran et un petit discours rappelant aux époux leurs devoirs respectifs suivant la chariaâ. Ensuite, les hommes se dirigent vers la mosquée pour l’annonce publique du mariage.
Le lendemain, les jeunes filles se rassemblent pour accompagner la mariée au hammam. Avant de quitter la maison, une femme applique une pâte fabriquée à base de pois chiches hachés et de l’eau de rose sur tout le corps de la mariée. La mariée quitte la maison de ses parents drapée dans un safsari (voile). Le cortège est animé par la darbouka. Les filles chantent et dansent. Ce jour-là, le hammam est réservé à la mariée et ses accompagnatrices.
«En rentrant du hammam, la cérémonie de l’application du henné commence. La hannana prépare «Ennakch» pour dessiner des motifs sur les mains et les pieds de la mariée. Puis, elle pose, soigneusement, la pâte. Une fois cette opération terminée, les hannanas font «el wasf», une spécificité purement sfaxienne. Au rythme du tambourin «bendir», les hannanas chantent. Elles complimentent la mariée et nomment ses qualités. Les invitées versent leur obole dans une corbeille. Le un dixième de cet argent collecté est donné aux hannanas. «Aussi ces dernières font de leur mieux pour collecter le maximum d’argent», affirme notre hôte.
La maman de la mariée demande aux hannanas d’appliquer le henné aux femmes invitées et surtout ne pas oublier celles qui sont enceintes.
Le lendemain, c’est le grand jour dans la maison des parents de la mariée. Il s’agit de la cérémonie d’«Enzoul» connue sous le nom de l’Outia dans les autres villes de la Tunisie. Généralement, cette cérémonie est organisée deux jours avant la grande fête du mariage.
La hannana arrive très tôt le matin. Elle va effectuer l’épilation. Une étape douloureuse pour la mariée mais primordiale. La hannana prépare Essokor une pâte collante à base de citron et de sucre. Cette tradition d’épilation donne un éclat exceptionnel à la mariée. Après l’épilation, la hannana applique le barouk (blanc d’Espagne) . Une poudre de pierre travaillée qu’on mélange à l’eau de rose, elle devient une pâte qui est utilisée pour couvrir le corps entièrement juste après l’épilation.
La nuit, les invitées de la mariée se réunissent pour une cérémonie festive. La mariée porte une keswa dorée. Généralement, c’est la Hadhra de Sfax (Sidi Mansour, Bou Akkazin), de la musique folklorique sfaxienne qui anime cette soirée. La famille du marié arrive tard le soir pour assister à la Jeloua. Ainsi, la mariée change la tenue et porte la Keswa de la Jeloua. Elle monte sur un tabouret, le visage couvert par un tissu doré. Les jeunes filles entourent le Madar. Chacune porte dans sa main une bougie allumée. La hannana fait tourner la mariée sept fois en chantant. Ces chants sont spécifiques à la ville de Sfax. On entend «Machi El arousa Kadam Kadam, ya barket Essalhin» et autres. Le marié décore son épouse par un collier et une chachia fabriqués par les billets d’argent. La hannana prend ce collier et le fait introduire dans les cous du couple, symbole de leur union.
Le lendemain, c’est son jour de repos. On l’invite à dormir toute la journée. Dans la maison du mari, on égorge un bovin et on prépare le dîner pour les invités.
Le jour du mariage, la mariée porte une keswa formée de deux pièces Fouta et Blouza. La spécificité de cette nuit sfaxienne est «Tanguiz el hout». La mariée doit sauter sept fois au-dessus d’un poisson mannani. Cette tradition vise à chasser les mauvais esprits «tatyir elin tbaâid el hossed».
Samira HAMROUNI
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